Les Dépêches du festival (suite)

Ça roule pour Nationale 7

Nationale 7Parmi les grands festivals internationaux de cinéma, San Sebastian est sans doute un de ceux les plus ouverts au public. Celui-ci se masse en effet devant le Kursaal, lieu des principales séances, et les autres salles de la ville pour assister aux projections des différentes sections. Cette ouverture est telle que la plupart des journalistes doivent, en dehors des séances de presse, payer leur place lors des rediffusions des films destinées au public.

Dans ce contexte, il est donc naturel qu'un Prix du public soit décerné chaque année. 17 films de la sélection Zabaltegi sont donc soumis au vote des spectateurs et l'évolution du palmarès est publiée chaque matin dans "El Diario del Festival". Alors que depuis le début de Donostia, le prix semblait promis au film mexicain Amores Perros (Amours Chiennes), lauréat du Prix de la Semaine de la Critique cette année à Cannes, qui surpassait de plusieurs longueurs ses concurrents Le Goût des Autres, Nurse Betty ou encore Tigre et Dragon, le voici à son tour, et à la surprise générale, largement laissé à distance par un film français Nationale 7.

Narrant l'histoire d'une infirmière d'un centre pour handicapés moteurs confrontée à un patient qui désire satisfaire son appétit sexuel avant qu'il ne soit trop tard, le film de Jean-Pierre Sinapi avait déjà touché par sa cocasserie et son humanité les spectateurs de Berlin où il avait remporté le Prix du public. Tourné en DV pour la chaîne de télévision Arte dans sa série "Petites Caméras", il pourrait donc bien récidiver à San Sebastian et augmenter ainsi le palmarès de la série qui compte déjà dans son escarcelle un prix FIPRESCI (à Berlin pour La Chambre des Magiciennes de Claude Miller) et le Léopard d'Or de la section vidéo de Locarno (pour Les Yeux Fermés d'Olivier Py).

Vent de Frisson au Vélodrome

VelodromeC'est pour ce public si nombreux qu'a été construit il y a quinze ans le Vélodrome, immense salle de 3000 places, aux abords de la ville. Un service de bus dessert l'endroit depuis le centre ville pour permettre aux spectateurs d'assister aux projections. Au programme cette année des films plutôt grand public avec The Little Vampire, X-Men, Cecil B. Demented et Dinosaurs. Drôle de programme tout de même puisqu'y cohabitent le pape du mauvais goût John Waters et le dernier produit de la maison Disney. Celui-ci a, on s'en doute, attiré un large public qui s'est délecté de ces aventures jurassiques. Le film sortira en novembre en Espagne et San Sebastian représentait donc une belle occasion pour le studio d'en lancer la promotion espagnole. Roy Disney s'est ainsi lui-même déplacé, en compagnie des réalisateurs et... d'une peluche à l'effigie du héros du film. Merchandising oblige, on ne perd décidément pas le Nord chez Disney.

"C'est à moi que tu parles ?"

Robert de NiroLes cinéphiles du monde entier connaissent par cœur cette réplique. Il s'agit de celle prononcée par Robert de Niro face à son miroir dans Taxi Driver. Elle aurait être aussi celle prononcée par le même De Niro lors de la conférence de presse qu'il a donnée hier, avant la soirée de gala en son honneur. L'acteur est en effet connu pour ses réticences à la parole et il a fallu parfois toute la pugnacité des journalistes pour lui arracher "plus de trois mots", comme lui a fait remarquer l'un d'entre eux. Mais personne cependant ne semblait trop en tenir rigueur au grand Bob, tous si ravis d'être en sa compagnie. Et comment ne le serait-on pas quand on a en face de soi l'interprète de Mean Streets, Raging Bull, Le Parrain 2, Voyage au Bout de l'Enfer ou Il était une fois en Amérique ? Car De Niro est non seulement un grand acteur mais ses prestations dans un nombre incroyable de chefs œuvre parmi les plus importants de ces trente dernières années l'élève au rang mérité de mythe du cinéma et justifie la frénésie que sa seule présence engendre.

Regard sur la Compétition : Kassovitz déçoit, Sakamoto enchante

Rivieres PourpresTrès attendue depuis le début du festival, la projection des Rivières Pourpres de Mathieu Kassovitz constituait un réel événement dans la compétition. Le réalisateur français, présent à San Sebastian avec ses deux acteurs Jean Reno et Vincent Cassel, désirait faire avec ce film un véritable "film pop-corn", un vrai thriller efficace à l'américaine, s'attachant à un soin formel rare dans ce genre de production. Si la mise en scène de Kassovitz est toujours aussi impressionnante de maîtrise, le film pèche par un scénario qui n'exploite pas assez ses idées de départ pour aboutir à une fin grotesque très en deçà de ce que la facture d'ensemble pouvait promettre, comme si le côté "pop-corn" l'emportait sur le sujet obscur et sur l'étude des personnages trop rapidement expédiés.

FaceDans un autre style, la bonne surprise de cette fin de festival venait une fois de plus d'Asie avec le film Face du Japonais Junji Sakamoto. Face est l'histoire d'une fille de poids, Masako, qui à force de subir une constante humiliation, tue sa sœur après les funérailles de sa mère. Elle s'enfuit avec l'argent funéraire et commence une errance dans tout l'archipel Nippon, errance au bout de laquelle elle apprendra à devenir une femme et à s'aimer. Par son ton cocasse, ses facéties burlesques et la superbe performance de son actrice principale Naomi Fujiyama, grande dame du théâtre au Japon, Face sera à surveiller lors du palmarès notamment pour le prix d'interprétation féminine.

Un divan à New York

Autre surprise : un film à petit budget américano-chilien Time's Up! de Cecilia Barriga. Présenté dans la section Zabaltegi, le film commence comme une comédie américaine indépendante, branchée et insolite avant de se révéler beaucoup plus profond et dense. Il raconte en effet l'histoire de Rebecca, une psychanalyste d'origine chilienne qui vit à New York et qui a la particularité de recevoir ses clients dans un van qui parcourt la ville. Rebecca a un secret, un trauma qu'elle a du mal à évacuer et qui est lié à son passé en Amérique du Sud où elle a été victime de tortures par le régime militaire. Ce secret est le cœur noir d'un film par ailleurs léger et sensible qui, par cette manière singulière de traiter un sujet si grave et douloureux, emporte l'adhésion, voire l'enthousiasme auprès du spectateur. Le genre de film dont on attend pas forcément grand chose en se rendant à sa projection et qui pourtant vous séduit. Décidément une belle surprise, comme on aime en avoir dans les festivals.

Le Dur Destin des Diseurs de Vérité

Les "Diseurs de vérité" sont des gens qui ne peuvent s'empêcher de parler. Alors, au mépris de tous les dangers, ils clament dans la rue, dans leurs livres, dans leurs films, une vérité qu'on ne veut pas entendre, jusqu'à y laisser leur liberté ou leur vie. Quatre films racontent quatre de ces destins réels et tragiques dans ce festival. Il s'agit d'abord de la vie de Said Mekbel, mise en scène par un cinéaste algérien vivant en Hollande Karim Traïda, auteur de The Poolish Bride. Mekbel était un journaliste qui a été assassiné à Alger à cause de ses prises de position contre les fondamentalistes musulmans. Par une forme complexe et minimaliste, Les Diseurs de Vérité retrace ses peurs, ses angoisses et son courage. De manière tout aussi contemporaine, il s'agit également dans La Espalda del Mundo d'une député kurde enfermée dans les geôles d'Ankara pour avoir prononcé quelques paroles de paix et de liberté. Le réalisateur péruvien Javier Corcuera part à la rencontre de son mari, ancien député et ancien détenu, désormais exilé en Suède qui vit aussi dans la solitude pour avoir trop parlé.

Before Night FallsLes deux autres destins sont ceux de l'écrivain cubain Reinaldo Arenas et du cinéaste américain Herbert J.Biberman. Tous deux ont été enfermés et censurés par des régimes autoritaires en pleine guerre froide. La vie de Reinaldo Arenas a été retracée par le cinéaste Julian Schnabel dans Before Night Falls, film qui a tout récemment remporté le Grand Prix du jury et le Prix d'Interprétation pour Javier Bardem au dernier Festival de Venise. Par une forme sensuelle et maîtrisée le cinéaste allemand, déjà auteur avec Basquiat d'une biographie filmée, trace un portrait touchant et lumineux de ce grand écrivain persécuté par le régime castriste à cause de son homosexualité.

One of  the Hollywood TenAvec One of the Hollywood Ten, le cinéaste britannique Karl Francis a choisi de s'attacher à un épisode à la fois mythique et peu connu de l'histoire de Hollywood : la réalisation du film The Salt of The Earth dans les années cinquante. C'est à cette période que la sinistre commission des activités anti-américaines du sénateur Mac Carthy s'acharne contre l'industrie cinématographique, mettant sur liste noire les personnalités soupçonnées d'avoir des sympathies communistes et exerçant sur elles des pressions dignes d'un Etat fasciste. Herbert J. Biberman (interprété par Jeff Goblum) fait donc partie des 10 de Hollywood jetés en prison à cause de leurs idées. A sa sortie avec le soutien de sa femme, l'actrice oscarisée Gale Sondergaard (Greta Scacchi), il se lance dans la réalisation d'un film mythique The Salt of the Earth qui, à la manière néo-réaliste, utilise de vrais mexicains, dont la plupart ne sont pas même acteurs, pour retracer l'histoire d'une grève dans une mine. Le film connaît plusieurs menaces et se trouve même sur le point d'être brûlé par une milice armée qui prend d'assaut le tournage. Mais il existe aujourd'hui et les organisateurs de San Sebastian ont même eu la bonne idée de le programmer en séance spéciale. Tout comme ils ont eu la bonne idée de prendre le film de Karl Francis pour film de clôture, histoire de rappeler certains faits qu'on aurait volontiers tendance à ranger dans les oubliettes de l'Histoire.

Le film sera donc présenté samedi 30 septembre après l'annonce du palmarès de ce 48ème festival du film de San Sebastian.

Yannis Polinacci


San Sebastian