53e Festival International du Film de Locarno
2 - 12 août 2000


Vies
d’Alain Cavalier
France - 90 mn
Cinéastes du Présent

Synopsis :

« Si je m’entends bien avec quelqu’un, si je suis attiré par ce qu’il fait, j’ai une fâcheuse tendance à désirer le filmer » déclare Alain Cavalier.
Vies est le résultat de quatre de ces rencontres : il y a d’abord ce chirurgien qui opère ses dernières cataractes à l’Hôtel Dieu, il y a ensuite Jean-Louis, artiste bricoleur qui prépare une expo de ses sculptures insolites, et Michel, artisan boucher qui raconte sa vie de travail entre abattoitrs et places de marché. Et enfin il y Françoise qui mène le cinéaste dans l’antre d’un mystérieux géant. Elle lui a consacré des années de sa vie pour des travaux qui n’aboutissaient jamais. Cet ogre colérique et capricieux est maintenant mort, il s’agissait d’Orson Welles.

Portrait d’Alain Cavalier :

Après une formation à l’IDHEC, Alain Cavalier, né en 1931, accompagne les débuts cinématographiques de son camarade Louis Malle, dont il est l’assistant sur Ascenseur pour l’échafaud, en 1957,et Les Amants en 1959.
Ses premières réalisations portent sur le douloureux moment historique de la guerre d’Algérie, qu’il est un des rares cinéastes français à traiter. Ces films sont Le Combat dans l’île, en 1961 avec Jean-Louis Trintignant et Romy Schneider, et surtout L’Insoumis, avec Alain Delon et Léa Massari en 1964. Mais c’est avec des réalisations plus traditionnelles que Cavalier obtient ses premiers succès, comme La Chamade, adaptation d’un roman de Françoise Sagan avec Michel Piccoli et Catherine Deneuve en 1968.
C’est à partir de 1976, qu’il radicalise son travail en le recentrant sur des comédiens peu connus et tend à épurer sa mise en scène, comme dans Martin et Léa en 1979. Cette rigueur et ce dépouillement atteint son apogée avec Thérèse en 1986, qui relate avec finesse les états d’âme d’une mystique, Thérèse de Lisieux , et qui remporte un succès aussi considérable qu’inattendu, raflant même les Césars du meilleur film et du meilleur réalisateur.
C’est avec La Rencontre, présenté à Locarno en 1996, que le cinéaste commence à s’intéresser à la vidéo et aux petites caméras, qui lui permettent de filmer seul sa propre intimité, comme c’est le cas de ce journal intime en Hi-8, ou celle des autres.

Filmographie :

1958 Un Américain (cm)
1962 Le Combat dans l’île
1964 L’Insoumis
1967 Mise à Sac
1968 La Chamade
1976 Le Plein de Super
1978 Martin et Léa ;
Ce Répondeur ne prend pas de messages
1980 Un étrange voyage
1986 Thérèse
1990 Vingt-Quatre Portraits (doc)
1993 Libera Me
1996 La Rencontre
1997 Georges de La Tour (cm, doc)
2000 Vies


Critique :

L’Antre de la Folie

Ca commence comme une vidéo familiale. A l’Hôtel Dieu, Cavalier filme la dernière journée de travail d’un ami chirurgien. Les opérations, le pot d’adieu, tout cela nous est donné à voir sans qu’on en saisisse immédiatement la portée. Pourquoi le cinéaste commence-t-il par un scène où le docteur se déshabille et finit-il par un plan cocasse sur le coussin sur lequel ce désormais jeune retraité avait l’habitude de s’asseoir ? Tout cela paraît bien mystérieux, voire agaçant et maniéré, mais tout bon spectateur, et surtout devant un film de Cavalier, doit savoir attendre.
Patience, donc...

Dans la deuxième partie, le cinéaste pénètre dans l’appartement d’une personne, qu’on ne voit pas au début, et commence à filmer, tout en commentant ce qu’il fait et comment son ami doit l’aider à mettre en scène cette visite. Il s’attarde sur des objets rares, précieux, insolites jusqu’à ce qu’on comprenne que nous sommes dans l’atelier d’un sculpteur, Jean-Louis Faure, passioné par des événements de la petite et de la grande histoire qu’il met en scène, là encore de manière cocasse, dans ses objets plastiques. Cavalier le filme en train de préparer puis de démonter son expo, avec, par exemple sur une des pièces, un gland récalcitrant à enlever, tout comme lui-même se met en scène en train de filmer, à travers ses commentaires sur la lumière ou sur le fait qu’il ne sait plus où se trouve le bouton arrêt de sa caméra. Le film commence à prendre forme dans notre tête, et le parallèle entre l’artiste au travail et l’artisan, ainsi que se définissait le chirurgien avec modestie, se confirme dans la très brève troisième partie, consacré à un boucher qui raconte sa vie tout en découpant ses faux-filets.

Mais c’est dans la quatrième partie, que le film prend une tournure inattendue, une tournure qui achèvera de lui donner du sens, et qui surtout mettra définitivement le spectateur de son côté. Tout d’abord, premier changement, c’est une femme qui ici entre en jeu, elle s’appelle Françoise. Elle conduit avec malice le cinéaste sur une allée majestueuse qui, dit-elle, aurait dû ressembler à sa vie, le soir où l’un de ses amis l’a présentée à un ogre solitaire et mystérieux. Mais c’est plutôt dans un inextricable champ de ronces, qu’elle pénètre alors, ainsi qu’elle le montre à Alain Cavalier. Tout se précise alors, nous sommes sur la route entre Paris et Chartres, et l’ogre s’appelle Orson Welles. C’est dans sa maison abandonnée que nous emmène Françoise, qui fut son assistante dans les années 70, ces années vides et gâchées du grand cinéaste qui ne parvenait que trop rarement à tourner, comme se créant lui-même des obstacles. A travers cette visite d’une antre dévastée, c’est un témoignage inédit sur le réalisateur de Citizen Kane qui nous est donné à entendre, un témoignage aussi cocasse que fascinant. C’est par des détails que Françoise nous raconte cette vie : des factures qui traînent, des fausses notes de production, des emplois du temps vides, des lunettes de WC cassées... Et c’est un Welles mystificateur, démiurge colérique, qu’on retrouve, tel qu’on pouvait se l’imaginer, tel qu’on le connaît dans des films comme F for Fake (Vérité et Mensonge), un de ses derniers opus. Et c’est de cette manière vertigineuse que se concluent ces témoignages sur des vies si distintes, mais qui pourtant se répondent en écho, donnant à cette si passionante parabole sur l’Art des résonances inattendues.

Yannis Polinacci