53e Festival International du Film de Locarno
2 - 12 août 2000

Sans aucun doute, les Dieux locaux devaient cette année avoir été briefés par quelques exécutives hollywoodiens avant la cérémonie d'ouverture.
Pas d'autre raisons, en effet, pour expliquer comment les deux films issus de "Majors" présentés jusqu'à maintenant avaient pu échapper au déluge que Locarno allait subir dans cette première moitié de manifestation. Car de mémoire de festivalier, on n'avait pas vu pareil désastre sur la Piazza Grande depuis longtemps:quatre jours de pluie consécutifs sur ce qui reste tout de même the attraction quotidienne du festival.

Tout avait pourtant bien commencé avec la projection en ouverture, le mercredi 2 au soir, de X-Men de Bryan Singer. Sans pour autant déchaîner les foules, l'événement avait tout de même attiré assez de monde pour pratiquement remplir la Piazza Grande (6'500 spectateurs).
Mais la projection (ainsi que la fête annuelle organisée par la Fox qui devait suivre) était déjà littéralement passée entre les gouttes -il avait plu la journée et il devait se remettre à pleuvoir le lendemain matin. S'en suivirent donc quatre jours de projections annulées sur le parvis central jusqu'à ce que déboule le film hollywoodien suivant qui allait littéralement forcer les nuages à s'écarter sur son passage: l'excellent Shaft de John Singleton.
Les fans de la Piazza Grande en ont donc été jusqu'ici pour leur compte puisque la plupart des projections ont dû être délocalisées vers des lieux plus cléments, en l'occurrence les cinémas Rex pour les professionnels et FEVI pour le public. Le seul problème étant que les 6'000 spectateurs de moyenne de la Piazza doivent alors trouver place dans les 3'200 places du FEVI et les 500 places du Rex.
Autant dire que le public doit alors s'armer de patience et prévoir une bonne heure et demi d'attente devant l'entrée de la salle. Et lorsque la décision ne se prend qu'à la dernière minute, comme ce fût le cas du samedi 5 pour The House of Mirth, les 800 mètres qui séparent la Piazza Grande du FEVI sont alors le théâtre d'une cavalcade effrénée pour atteindre la salle les premiers: les uns se poussant, les autres s'insultant copieusement tandis que les derniers cavalent de toute leur force pour se placer le plus avantageusement possible dans la file d'attente.
Les élus seront finalement peu nombreux en regards de ceux qui resteront dehors. Mais les plus courageux parmi ces derniers pourront alors tenter un nouveau parcours du combattant pour une projection supplémentaire, cette fois située à 200 mètres de là, à la salle Morettina …

Côté compétition, peu de films ont encore marqués cette première moitié de festival. A Raiz do coração (La Racine du cœur/Portugal), d'un Paulo Rocha (Le Fleuve d'or) uniquement préoccupé par des symbolismes, livre une fable surréaliste ou s'affrontent péniblement travestis et machos. Résultat: les uns crient au génie comme pour Os Verdes anos (Les Vertes années), son premier film présenté ici même en 1963, et les autres fuient en courant.

Hamlet (Etats-Unis), de Michael Almereyda (Nadja), ne parvient lui qu'à déclencher la consternation générale devant cette énième adaptation de Shakespeare, même s'il s'agit cette fois d'une version moderne.
Même placé dans la prestigieuse compétition, Baise-moi (France), de Virginie Despente et Coralie Trinh Thi, n'aura pas provoqué le scandale escompté. Tout au plus pouvait-on en apprendre davantage sur les mœurs sexuels rétrogrades de certains journalistes lors d'une conférence de presse à peine houleuse. Et puis le mardi 8 aura permit de découvrir le premier film sifflé du festival. L'Amour, l'argent, l'amour (Allemagne) de Philip Gröning ne méritait peut-être effectivement pas sa place pour la course au Léopard d'Or.
Terence Davies (The Long Day Close), il est vrai placé hors-compétition avec son The House of Mirth (Grande-Bretagne), enchante ceux qui voient en lui une sensibilité remarquable et laisse les autres relativement froid par une mise en scène jugée trop académique.
Probablement le film qui divise le plus à l'heure actuelle. Non, les rares films faisant l'unanimité ne sont cette année pas en compétition. "Cinéastes du Présent" présentait à ce titre Time Code de Mike Figgis (Leaving Las Vegas) et Vies d'Alain Cavalier (Thérèse). Le premier flirte tant avec l'expérimental que l'on aurait plutôt aimer voir Mike Figgis dans une section cinéma -et donc cinéastes- de demain. Tourné en temps réel à l'aide de quatre caméras filmant chacune une action simultanée en un seul plan séquence d'une heure trente, Time Code est ensuite projeté l'écran divisé en quatre pour présenter les différentes actions dans le même temps. Le résultat est un film d'une puissance incroyable. Quant à Vies, filmé lui aussi en caméra DV (Digital Video), il s'agit d'une série de portraits de quatre (encore!) personnes filmées à la manière de La Rencontre dans lequel Cavalier ne se concentrait déjà que sur les objets entourant les protagonistes. S'il est encore trop tôt pour se pencher sur des pronostiques trop précis quant au palmarès, il est fort possible que la réputation dont jouit A Raiz do coração auprès d'une certaine clique cinéphilique lui vaille un des prix important.

A Locarno, rien n'est impossible. Plus grand succès à ce jour à l'applaudimètre, The Closer You Get de Aileen Ritchie a de bonnes chances de rafler le Prix du Public. Quand on vous dit que le film ressemble beaucoup à The Full Monty de Peter Catttaneo (Prix du Public en 1997)… Mais le Jury se laissera-t-il avoir une deuxième fois? Et puis reste le film surprise dont le titre n'a toujours pas filtré. Tout ce que l'on a pu nous dire c'est que cela va être une très bonne surprise, en insistant sur le "très" et en ajoutant un sourire à la fois très mystérieux mais aussi annonciateur de plaisirs infinis … Wait and see.

En ce mercredi 9 août, avec le beau temps de ces trois derniers jours, le festival est repartit de plus belle. Personne ne s'en plaindra.

Christophe Pinol