53e Festival International du Film de Locarno
2 - 12 août 2000

 

Kings of B's

Pour sa dernière édition du premier millénaire, le Festival International du Film de Locarno a décidé d'inauguré une nouvelle section, Kings of B's, dont la vocation est de présenter des œuvres novatrices et stimulantes dans le cadre du film de série B.

Profitant de la présence dans le jury de Todd Mc Carthy (l'intitulé de cette nouvelle section est un emprunt au titre de son ouvrage Kings of the B's: Working Within the Hollywood System publié en 1997), Marco Muller lui a demandé de sélectionner trois films qui, à leur manière, se laissent contaminer par les codes et les conventions du cinéma de genre pour mieux les subvertir et affirmer ainsi leurs univers singuliers. Trois hors d'œuvres annonçant un programme beaucoup plus complet pour l'année prochaine.

Ko-Rei (Séance) de Kiyoshi Kurosawa (Japon) raconte comment une médium et son mari se retrouvent impliqués bien involontairement dans le kidnapping d'une enfant puis confrontés à son spectre; Un Giudice di rispetto (Outsider) de Walter Toschi (Italie) plante son récit en plein milieu des années 70, à l'époque où l'Italie traversait de fortes tensions politiques. Un juge trop entreprenant est muté dans un petit village où il devra faire face aux bandes mafieuses et au pouvoir politique; Robert Louis Stevenson's The Suicide Club de Rachel Samuels raconte comment, dans l'Angleterre de 1899, un jeune capitaine suicidaire adhère à un "club du suicide" qui garantit à ses membres une issue fatale.

Une série B, qui, au vue de ce programme, ne semble pas se porter au mieux de sa forme et qui n'apporte en tout cas rien de neuf à un genre qui vécu son apogée dans les années 60 à l'heure des doubles programmes. Le premier, Ko-Rei, est ainsi un démarquage, tant dans la forme que dans le fond, du récent succès de Ring de Hideo Nakata, et le deuxième, Un Giudice di rispetto, pourrait être un quelconque film thriller politique issu des années 70 et présenté ici sous un nouveau titre tant le sujet et la mise en scène n'apportent pas la moindre idée novatrice. Heureusement, Robert Louis Stevenson's The Suicide Club, même s'il s'agit d'une adaptation d'une nouvelle de l'auteur de "Treasure Island" ("L'Ile au trésor") déjà portée à l'écran, apporte, en même temps que des éléments nouveaux à la trame de Stevenson, une certaine fraîcheur au genre.

Fidèle à sa volonté de coller au plus près des recherches les plus innovatrices, le Festival a donc décidé d'ouvrir une brèche chaque année sur des réalisateurs et des producteurs dont la griffe et la vision se sont affirmées au cours des ans. Si le concept est très nettement salutaire, on peut toutefois se demander ce qui a pu motiver les sélectionneurs (en l'occurrence M. Todd Mc Carthy) à porter leur choix sur de tels films. Si Ko-Rei est un petit film fantastique tout à fait respectable, il jouit surtout de la réputation de son metteur en scène Kiyoshi Kurosawa qui pousse en général les choses un peu plus loin. Son film fini donc par laisser un léger goût de déception.
Le cas de Un Giudice di rispetto est différent. Ce film aurait en effet plutôt sa place dans une section consacrée aux films Z. D'ailleurs, la personne chargée de la supervision de la mise en scène, du montage et du scénario, n'est autre que Bruno Mattéi qui en signa parmi les plus beaux fleurons. Mais le film a au moins le mérite d'être tordant dans sa première demi-heure. Involontairement bien sûr, mais très drôle quand même. Tout le contraire de Robert Louis Stevenson's The Suicide Club, produit par un Roger Corman qui nous avait plutôt habitué, dernièrement, aux séries Z. D'une facture classique exploitant à merveille son petit budget, le film de Rachel Samuels est une surprenante série B renouant avec la grande tradition du film gothique cher à Corman.

Essai à moitié transformé, cette première édition des Kings of the B's, aura surtout permis de (re)prendre connaissance avec un genre trop confiné aux festivals spécialisés largement oublié des grands; d'essuyer les plâtres, en quelque sorte, avant l'arrivée du gros de la troupe l'année prochaine.

Christophe Pinol