A
l'énoncé du gagnant Hollow
Man de Paul Verhoeven-, une salve de sifflets et
de huées -tout de même rejoints par quelques applaudissements-
s'éleva de la foule. Mais n'est-ce pas cette même foule, ce
public en fait, qui était censée avoir votée pour ce film? Le
taux de fréquentation le plus élevé du festival (près de 9'000
spectateurs) pour Hollow Man,
quelques jours plus tôt, suffisent-ils pour expliquer ce paradoxe?
Ou alors est-ce le sponsors lui-même, l'UBS, dont le slogan
présentant les films en lice pour le Prix du Public fut systématiquement
sifflé cette semaine, qui était ici mis en cause? Mystère. Toujours
est-il que Verhoeven étant déjà reparti, nous resterons sur
le souvenir de son discours, empreint d'une rare émotion, lors
de la remise de son Léopard d'Honneur, quelques jours plus tôt:
"La première fois de ma vie que j'ai reçu un prix lors d'un festival,
ce fut trente-six ans auparavant, ici même, à Locarno: une mention
spéciale du Jury pour mon court métrage Het Feest
(Let's Have a Party) qui marqua le début de ma carrière. Et peut-être
savez-vous -ou peut-être pas- que j'ai ensuite fait six films
en Hollande, puis quelques autres aux Etats-Unis. Mais recevoir,
ici, à Locarno, une récompense Européenne principalement pour
mes films américains parce qu'ils sont les mieux connus est un
intéressant paradoxe. Ce trophée dans ma main semble d'ailleurs
me dire que l'Europe me rappelle à elle. Je suis très nostalgique
de la culture Européenne et je souhaite y faire de nouveaux films,
c'est une chose que je tente de faire maintenant depuis deux ans.
Et peut-être que la prochaine fois que vous me verrez alors avec
un film, celui-ci sera-t-il basé sur ce que j'aime vraiment et
ce pour lequel j'ai été éduqué. Toujours est-il que, ce soir,
Hollow Man est pour
sûr un vrai film américain. J'espère que vous l'apprécierez quand
même."
Comme prévu, le film surprise ne fut donc révélé qu'à la toute
dernière minute. Baba
(Father) de Wang Shuo (Chine) est une comédie qui explore les
relations conflictuelles d'un père et de son fils. Multipliant
les allusions ironiques au régime et à la société chinoise contemporaine,
Baba aurait apporté un
peu plus de finesse dans son propos que ça ne nous aurait pas
gêné. Mais cela n'a pour autant pas empêché le Jury de lui décerner
le Léopard d'Or. Quant à Manila, de Romuald Karmakar
(Allemagne), il campe un impensable Léopard d'Argent ex-equo avec
Xilu Xiang (Little
Cheung) de Fruit Chan (Chine). On se souviendra surtout du film
de Karmakar pour avoir fait fuir bon nombre de spectateurs lors
de son final: vingt minutes non-stop de cœurs, formé par des passagers
en mal de patience dans un aéroport, sur le Nabucco de Verdi.
De quoi vous en dégoûter à jamais.
On aurait pourtant souhaité voir récompensé le beau Mua
Oi (La Saison des goyaves) de Dang Nhat Minh (Vietnam)
qui, comme Baba, raconte un peu à sa manière l'histoire de son
pays, cette fois à travers les souvenirs d'un simple d'esprit
qui tente d'accommoder passé et présent. Mais il faut bien reconnaître
que ce palmarès, tout de même assez pauvre, ne fait que refléter
une compétition cette année nettement décevante.
Heureusement, l'étonnante tenue de la sélection "Cinéaste du présent",
considérée par beaucoup comme la meilleure de cette année, fit
quelques heureux. Outre les Time Code de Mike Figgis
et Vies de Alain Cavalier
dont nous vous avons déjà parlé, est venu se greffer en fin de
festival Our Songs de Jim McKay, qui porte un regard
extrêmement juste et touchant sur trois adolescentes lors d'un
été à Brooklyn et Les Yeux fermés de Olivier Py
(France), lauréat du Léopard d'Or vidéo, l'histoire d'amour entièrement
nocturne de deux hommes.
C'est devant un public inhabituellement restreint, que fut projeté
Hey! Ram de Kamal Haasan, unique représentant -hors
compétition- du plus grand pays producteur de films au monde,
l'Inde. Les rares spectateurs à ne pas avoir été effrayés par
la durée du film (trois heures) ont ainsi pu apprécier tout le
charme de cette production à gros budget assez typique du cinéma
populaire local. Ce récit, qui nous plonge dans les tumultes qui
déchirèrent le pays à la fin des années 40 lors de la négociation
de l'indépendance de l'Inde, fut surtout l'occasion de goûter
à une culture cinématographique extrêmement différente de ce que
l'on connaît et malheureusement trop peu représentée dans les
festivals.
Quant au film de clôture, Azzuro de Denis Rabaglia,
il aura ému les spectateurs venus assister à la dernière projection
de la Piazza Grande de cette 53e édition du festival. La présence
de toute l'équipe du film, y compris le touchant duo formé par
Paolo Villaggio (près de 70 films derrière lui en Italie) et la
petite Franscesca Pipoli, n'y aura pas été étrangère. Et même
si leur description de la Suisse manque probablement d'un peu
de finesse, la musique de Louis Crelier emballe le tout avec beaucoup
de réussite.
Mais c'est plutôt sur une note de tristesse que s'est clôt le
festival avec l'annonce du départ de Marco Müller. Des adieux
émouvants présentés lors de la cérémonie de clôture: "C'est une
décision naturellement difficile que j'ai mûrie au cours des deux
dernières années", avoue un directeur visible très ému. "Je quitte
le festival pour devenir producteur à plein temps, tout en restant
un fabricant de festival, même s'il s'agit cette fois d'un festival
de films encore à faire".