53e Festival International du Film de Locarno
2 - 12 août 2000

A l'énoncé du gagnant Hollow Man de Paul Verhoeven-, une salve de sifflets et de huées -tout de même rejoints par quelques applaudissements- s'éleva de la foule. Mais n'est-ce pas cette même foule, ce public en fait, qui était censée avoir votée pour ce film? Le taux de fréquentation le plus élevé du festival (près de 9'000 spectateurs) pour Hollow Man, quelques jours plus tôt, suffisent-ils pour expliquer ce paradoxe? Ou alors est-ce le sponsors lui-même, l'UBS, dont le slogan présentant les films en lice pour le Prix du Public fut systématiquement sifflé cette semaine, qui était ici mis en cause? Mystère. Toujours est-il que Verhoeven étant déjà reparti, nous resterons sur le souvenir de son discours, empreint d'une rare émotion, lors de la remise de son Léopard d'Honneur, quelques jours plus tôt:


"La première fois de ma vie que j'ai reçu un prix lors d'un festival, ce fut trente-six ans auparavant, ici même, à Locarno: une mention spéciale du Jury pour mon court métrage Het Feest (Let's Have a Party) qui marqua le début de ma carrière. Et peut-être savez-vous -ou peut-être pas- que j'ai ensuite fait six films en Hollande, puis quelques autres aux Etats-Unis. Mais recevoir, ici, à Locarno, une récompense Européenne principalement pour mes films américains parce qu'ils sont les mieux connus est un intéressant paradoxe. Ce trophée dans ma main semble d'ailleurs me dire que l'Europe me rappelle à elle. Je suis très nostalgique de la culture Européenne et je souhaite y faire de nouveaux films, c'est une chose que je tente de faire maintenant depuis deux ans. Et peut-être que la prochaine fois que vous me verrez alors avec un film, celui-ci sera-t-il basé sur ce que j'aime vraiment et ce pour lequel j'ai été éduqué. Toujours est-il que, ce soir, Hollow Man est pour sûr un vrai film américain. J'espère que vous l'apprécierez quand même."


Comme prévu, le film surprise ne fut donc révélé qu'à la toute dernière minute. Baba (Father) de Wang Shuo (Chine) est une comédie qui explore les relations conflictuelles d'un père et de son fils. Multipliant les allusions ironiques au régime et à la société chinoise contemporaine, Baba aurait apporté un peu plus de finesse dans son propos que ça ne nous aurait pas gêné. Mais cela n'a pour autant pas empêché le Jury de lui décerner le Léopard d'Or. Quant à Manila, de Romuald Karmakar (Allemagne), il campe un impensable Léopard d'Argent ex-equo avec Xilu Xiang (Little Cheung) de Fruit Chan (Chine). On se souviendra surtout du film de Karmakar pour avoir fait fuir bon nombre de spectateurs lors de son final: vingt minutes non-stop de cœurs, formé par des passagers en mal de patience dans un aéroport, sur le Nabucco de Verdi. De quoi vous en dégoûter à jamais.


On aurait pourtant souhaité voir récompensé le beau Mua Oi (La Saison des goyaves) de Dang Nhat Minh (Vietnam) qui, comme Baba, raconte un peu à sa manière l'histoire de son pays, cette fois à travers les souvenirs d'un simple d'esprit qui tente d'accommoder passé et présent. Mais il faut bien reconnaître que ce palmarès, tout de même assez pauvre, ne fait que refléter une compétition cette année nettement décevante.


Heureusement, l'étonnante tenue de la sélection "Cinéaste du présent", considérée par beaucoup comme la meilleure de cette année, fit quelques heureux. Outre les Time Code de Mike Figgis et Vies de Alain Cavalier dont nous vous avons déjà parlé, est venu se greffer en fin de festival Our Songs de Jim McKay, qui porte un regard extrêmement juste et touchant sur trois adolescentes lors d'un été à Brooklyn et Les Yeux fermés de Olivier Py (France), lauréat du Léopard d'Or vidéo, l'histoire d'amour entièrement nocturne de deux hommes.
C'est devant un public inhabituellement restreint, que fut projeté Hey! Ram de Kamal Haasan, unique représentant -hors compétition- du plus grand pays producteur de films au monde, l'Inde. Les rares spectateurs à ne pas avoir été effrayés par la durée du film (trois heures) ont ainsi pu apprécier tout le charme de cette production à gros budget assez typique du cinéma populaire local. Ce récit, qui nous plonge dans les tumultes qui déchirèrent le pays à la fin des années 40 lors de la négociation de l'indépendance de l'Inde, fut surtout l'occasion de goûter à une culture cinématographique extrêmement différente de ce que l'on connaît et malheureusement trop peu représentée dans les festivals.


Quant au film de clôture, Azzuro de Denis Rabaglia, il aura ému les spectateurs venus assister à la dernière projection de la Piazza Grande de cette 53e édition du festival. La présence de toute l'équipe du film, y compris le touchant duo formé par Paolo Villaggio (près de 70 films derrière lui en Italie) et la petite Franscesca Pipoli, n'y aura pas été étrangère. Et même si leur description de la Suisse manque probablement d'un peu de finesse, la musique de Louis Crelier emballe le tout avec beaucoup de réussite.


Mais c'est plutôt sur une note de tristesse que s'est clôt le festival avec l'annonce du départ de Marco Müller. Des adieux émouvants présentés lors de la cérémonie de clôture: "C'est une décision naturellement difficile que j'ai mûrie au cours des deux dernières années", avoue un directeur visible très ému. "Je quitte le festival pour devenir producteur à plein temps, tout en restant un fabricant de festival, même s'il s'agit cette fois d'un festival de films encore à faire".

Christophe Pinol