L'étrange Festival
du 23 août au 5 septembre


Avec le (petit) palmarès décerné mardi 5 septembre, s'achève l'un des festivals les plus envoûtants et les plus dépaysants de l'année. L'Etrange Festival a désormais fermé ses portes, les amateurs de bizarreries, les dénicheurs de perles rares ou les curieux, tout simplement, peuvent rentrer chez eux et préparer leur paquetage pour l'année prochaine; à moins que les plus fervents d'entre eux ne décident de suivre la délocalisation de la manifestation qui se déroulera du 20 au 24 septembre à Strasbourg (la programmation étant un peu différente, on essayera de vous en reparler)…

Peu enclin au système compétitif, le festival ne met en jeu chaque année que deux prix, tous deux attribués à la section des courts métrages. Le premier étant donné par le public et l'autre par les programmes courts de Canal +. Mais cette année, c'est un seul film qui est reparti avec ces prix sous les bras. Même s'il n'était de loin pas le plus intéressant (on lui aurait préféré Billy's Baloon (1998) de Don Hertzfeldt ou George Lucas in Love (1999) de Joe Nussbaum), c'est néanmoins Playing Possum (1999) de Peter Salmon qui se voit donc récompensé d'un achat par Canal + et d'un sous-titrage gratuit.

Parmi la cinquantaine de longs métrages présentés, La Frusta e il corpo (Le Corps et le fouet, 1963) l'un des Mario Bava les plus réputés, était proposé dans une copie flambante neuve faisant parfaitement honneur à la somptuosité de la photo. Bariolée de couleurs éclatantes, cette ode baroque aux plaisirs sadomasochistes domina la section "Jeux d'amour, jeux de mort".

Chef de file de celle intitulée "Dementia", The Swimmer (1968) , de Frank Perry, est un petit chef d'œuvre de subtilité et d'originalité. Présenté en 1998 au festival de Locarno dans le cadre de la rétrospective "50 + 1 ans de cinéma américain" (des réalisateurs, Chares Burnett dans ce cas précis, étaient invités à sélectionner un de leur film favori), The Swimmer est néanmoins un film rare sur grand écran. Il raconte comment un homme, venu rendre visite à des amis, décide de rentrer chez lui à la nage, en passant de piscine en piscine. Au gré des propriétés que le séparent de la sienne, on en apprend à chaque fois un peu plus sur le personnage. Burt Lancaster, incroyable interprète, ne quittera pas son maillot de bain de tout le film. C'est probablement en son hommage que certains des organisateurs avaient décidés d'adopter la même tenue et d'accueillir les spectateurs dans de magnifiques "moule-burnes" tendance "seventies". Une dévotion que l'on avait déjà pu apprécier quelques jours plus tôt à l'occasion de la projection de Caligula (1977) de Tinto Brass et Bob Guccione (malheureusement présenté en version courte) où les organisateurs s'étaient cette fois confectionnés quelques toges avec des draps.

Comme prévu, les trois nuits thématiques auront fait salle comble dans une ambiance électrisante: le public hurle et rit aux éclats devant un chef d'œuvre du nanar comme Ricky Ho (Lik Wong, 1991) de Nai-kai Lan, présenté dans la nuit "Shocking Asia", ou encore devant le show "Herstory of Porn" orchestré par Annie Sprinkle, sorte de journal intime d'une comédienne ayant poussée son expérience dans le X vers des contrées que tout le monde ne côtoie pas forcément. Malheureusement, on a parfois l'impression que ce public n'est là que pour assister à des scènes déjantées et qu'il n'est pas toujours capable de saisir les intentions des cinéastes quand on lui propose d'aller au-delà. La Frusta e il corpo (Le Corps et le fouet), Audition (1999) et Rainy Dogs (Chien Enragé / Gokudo Kuroshakai, 1997) de Takashi Miike, autant d'œuvres sérieuses et passionnantes écopèrent ainsi de rires totalement déplacés lors de leurs scènes les plus dérangeantes.

Mais le clou du festival aura sans conteste été les hommages rendus aux deux auteurs japonais méconnus Yasuzo Masumura et Takashi Miike. Le premier est un auteur classique qui mêle romance tragique, sadomasochisme, conte de fée, lesbianisme et ironie au gré de ses films. Le tout autour des années 60, ce qui lui valu d'être à l'origine de plusieurs scandales. A travers dix joyaux quasiment tous inédits en Europe, c'est une œuvre foisonnante qui nous fut balancée en pleine poire. Un hommage d'où culminent Sisaku no Tsuma (La Femme de Seisaku, 1965) (photo), Koju (La Bête aveugle, 1969) et Irezumi (Tatouage, 1966). Ces deux derniers ont d'ailleurs bénéficié de copies tirées spécialement pour le festival par la Fondation du Japon.

Quant au deuxième hommage, celui consacré à Miike, c'était l'occasion de découvrir l'un des cinéastes les plus déchaînés et anarchiste de l'archipel. En témoignent largement Dead or Alive (Hanzaisha, 1999), Fudoh: The New Generation (Graine de Yakuza / Gokudo sensgokushi, 1996) ou encore Shinjuku Triad Society (Les Affranchis de Shinjuku / Shinjuku kuroshakai, 1995) qui font preuve d'un goût pour la surenchère et la démence absolument renversant.

Mais le festival aura également permis de faire le point sur deux-trois choses. D'abord que George Miller doit tout à Race With the Devil (La Course contre l'enfer, 1975) de Jack Starrett pour son Mad Max 2, que Seijyu Gakuen (Le Couvent de la bête sacrée, 1974) de Norifumi Suzuki souffre d'une réputation un peu surfaite mais aussi que William Peter Blatty (auteur de The Exorcist et réalisateur de Legion: The Exorcist III) avait déjà mis en scène un film follement empreint de religion avec The Ninth Configuration (La Neuvième configuration, 1980).s Comme quoi il est parfois bon de réhabiliter quelques faits. C'est aussi ça l'intérêt de l'Etrange Festival!

Christophe Pinol