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Itinéraire d'un Cinéaste Périgourdin

Edito par Michel Pascal Il y a parfois dans le cinéma des histoires extraordinaires, de vrais films à côté des films eux-mêmes. Alors que sort porté par une presse élogieuse, Les Blessures Assassines, reconstitution minutieuse et troublante d'un terrible fait divers des années trente, le retour de son réalisateur sur le devant de la scène est tout aussi étonnant que le beau travail qu'il nous livre à l'écran.

Flash-back : Jean-Pierre Denis surgit sur les écrans français à l'aube des années 8O. Il est tellement discret qu'il ose à peine lever le timbre de sa voix chantante devant les journalistes qui l'interrogent. Natif de Saint-Léon-sur-L'Isle en Dordogne, ce périgourdin timide est titulaire d'une licence en droit qui l'amène à débuter dans la vie comme inspecteur des douanes d'Angoulême.

Mais il porte une caméra dans le cœur, et l'histoire de sa région. Cette double passion l'amène à écrire Histoire d'Adrien, sobre chronique paysanne tournée en langue d'oc qui inaugure une démarche à mi-chemin entre l'exigence du documentaire et la fiction romanesque. Distribué par Gaumont et porté par de jeunes producteurs enthousiastes, le film se retrouve au Festival de Cannes dans la Semaine de la Critique. Tourné en l6 mm, gonflé en 35, le film est projeté devant la presse internationale, et le réalisateur couvert de louanges repart avec la Caméra d'Or.

Il enchaine alors sur un second film toujours plein des accents du terroir, une délicieuse Palombière produite par Ariel Zeitoun, qui précède une reconstitution historique Champ d'Honneur choisi cette fois pour représenter officiellement la France à Cannes. Le film récolte des prix un peu partout, au Festival de Florence, puis au Festival du Film de la Jeunesse. Le tout dure six ans, entre l981 et l987.

Puis, c'est le trou noir. Jean-Pierre Denis retourne comme il le fait à chaque fois, humble et taciturne, à son travail de douanier, comme un artisan qui reprend un outil de rechange, le stylo à la place du viseur. Il faut dire que le cinéaste a mal supporté le passage du cinéma d'auteur discret aux tractations financières nécessaires à la reconstitution de batailles de la première guerre mondiale. Préférant la nuit qui tombe sur une forêt de chênes et la récolte de cèpes à la fréquentation du microcosme du cinéma parisien, il n'est pas armé pour livrer de tels combats avec les producteurs et les distributeurs, les budgets qui se dérobent, les projets qui avortent. Alors, il se fait oublier…

Jusqu'au jour où Michèle Halberstadt, productrice et distributrice, mais aussi auteur, vient rechercher à Angoulême le réalisateur que l'on croyait perdu pour lui proposer une histoire pas comme les autres : le récit incroyable d'un double meurtre commis par les sœurs Papin dans la bonne ville du Mans en l934. Le massacre abominable de leur patronne qui se fait arracher les yeux, et taillader le corps, " comme on tue un lapin ", explique Jean-Pierre Denis.

Dans la France de l'entre-deux guerres, ce fait divers défraye la chronique et excite l'intelligentsia parisienne qui y trouve des symboles de nombreuses aliénations sociales et familiales. Sarte, Simone de Beauvoir, Lacan se déchainent devant ce drame qui s'achève aux assises par une condamnation à mort et une autre à la prison à vie pour les deux coupables. Victime d'une mère terrifiante et abusive, puis d'une patronne autoritaire, les deux sœurs se sont-elles réfugiées dans l'homosexualité comme pour fuir le monde sans homme et sans père où elles ont grandi ? Ont elles été surprises dans un élan de tendresse avant de commettre l'irréparable ? La caméra de Jean-Pierre Denis filme tout cela avec rigueur, pudeur, suggérant, indiquant les pistes, les frayeurs, les dérives.

C'est du Chabrol sans ricanement, des monstres qui n'en sont pas, filmés au plus près. Le choix de l'actrice principale confirme le talent de la grande Sylvie Testud ( Karnaval, La Captive ) et sa partenaire est une révélation, Julie-Marie Parmentier (déjà remarquée dans La Vie ne me fait pas peur de Noémie Lvovsky). En complément de ce film âpre, Claude Ventura sort le document sur " l'affaire " , " En quête des sœurs Papin ", une passionnante analyse de la machine sociale et judiciaire quand elle se révèle incapable de saisir les ténèbres de l'âme humaine.

Et Jean-Pierre Denis dans tout cela ? Il a franchi calmement la cinquantaine, et il attend. Il n'a pas envie de repartir dans les Douanes et d'y attendre sa retraite. Mais s'il le faut, il le refera une fois de plus. Au public de trancher et d'affirmer l'évidence : nous avons besoin de lui et de son travail de cinéaste. Sa trajectoire étonnante valait bien qu'on la raconte et qu'on se mobilise en faveur d'un vrai talent.

Michel Pascal.

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Les Blessures Assassines


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