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Il y a parfois dans le cinéma des histoires extraordinaires, de
vrais films à côté des films eux-mêmes. Alors que sort porté par
une presse élogieuse, Les Blessures Assassines, reconstitution
minutieuse et troublante d'un terrible fait divers des années trente,
le retour de son réalisateur sur le devant de la scène est tout
aussi étonnant que le beau travail qu'il nous livre à l'écran.
Flash-back : Jean-Pierre Denis surgit sur les écrans français à
l'aube des années 8O. Il est tellement discret qu'il ose à peine
lever le timbre de sa voix chantante devant les journalistes qui
l'interrogent. Natif de Saint-Léon-sur-L'Isle en Dordogne, ce périgourdin
timide est titulaire d'une licence en droit qui l'amène à débuter
dans la vie comme inspecteur des douanes d'Angoulême.
Mais il porte une caméra dans le cœur, et l'histoire de sa région.
Cette double passion l'amène à écrire Histoire d'Adrien,
sobre chronique paysanne tournée en langue d'oc qui inaugure une
démarche à mi-chemin entre l'exigence du documentaire et la fiction
romanesque. Distribué par Gaumont et porté par de jeunes producteurs
enthousiastes, le film se retrouve au Festival de Cannes dans la
Semaine de la Critique. Tourné en l6 mm, gonflé en 35, le film est
projeté devant la presse internationale, et le réalisateur couvert
de louanges repart avec la Caméra d'Or.
Il enchaine alors sur un second film toujours plein des accents
du terroir, une délicieuse Palombière produite par Ariel
Zeitoun, qui précède une reconstitution historique Champ d'Honneur
choisi cette fois pour représenter officiellement la France à Cannes.
Le film récolte des prix un peu partout, au Festival de Florence,
puis au Festival du Film de la Jeunesse. Le tout dure six ans, entre
l981 et l987.
Puis, c'est le trou noir. Jean-Pierre Denis retourne comme il le
fait à chaque fois, humble et taciturne, à son travail de douanier,
comme un artisan qui reprend un outil de rechange, le stylo à la
place du viseur. Il faut dire que le cinéaste a mal supporté le
passage du cinéma d'auteur discret aux tractations financières nécessaires
à la reconstitution de batailles de la première guerre mondiale.
Préférant la nuit qui tombe sur une forêt de chênes et la récolte
de cèpes à la fréquentation du microcosme du cinéma parisien, il
n'est pas armé pour livrer de tels combats avec les producteurs
et les distributeurs, les budgets qui se dérobent, les projets qui
avortent. Alors, il se fait oublier…
Jusqu'au jour où Michèle Halberstadt, productrice et distributrice,
mais aussi auteur, vient rechercher à Angoulême le réalisateur que
l'on croyait perdu pour lui proposer une histoire pas comme les
autres : le récit incroyable d'un double meurtre commis par les
sœurs Papin dans la bonne ville du Mans en l934. Le massacre abominable
de leur patronne qui se fait arracher les yeux, et taillader le
corps, " comme on tue un lapin ", explique Jean-Pierre Denis.
Dans la France de l'entre-deux guerres, ce fait divers défraye la
chronique et excite l'intelligentsia parisienne qui y trouve des
symboles de nombreuses aliénations sociales et familiales. Sarte,
Simone de Beauvoir, Lacan se déchainent devant ce drame qui s'achève
aux assises par une condamnation à mort et une autre à la prison
à vie pour les deux coupables. Victime d'une mère terrifiante et
abusive, puis d'une patronne autoritaire, les deux sœurs se sont-elles
réfugiées dans l'homosexualité comme pour fuir le monde sans homme
et sans père où elles ont grandi ? Ont elles été surprises dans
un élan de tendresse avant de commettre l'irréparable ? La caméra
de Jean-Pierre Denis filme tout cela avec rigueur, pudeur, suggérant,
indiquant les pistes, les frayeurs, les dérives.
C'est
du Chabrol sans ricanement, des monstres qui n'en sont pas, filmés
au plus près. Le choix de l'actrice principale confirme le talent
de la grande Sylvie Testud ( Karnaval, La Captive
) et sa partenaire est une révélation, Julie-Marie Parmentier (déjà
remarquée dans La Vie ne me fait pas peur de Noémie
Lvovsky). En complément de ce film âpre, Claude Ventura sort le
document sur " l'affaire " , " En quête des sœurs Papin ", une passionnante
analyse de la machine sociale et judiciaire quand elle se révèle
incapable de saisir les ténèbres de l'âme humaine.
Et Jean-Pierre Denis dans tout cela ? Il a franchi calmement la
cinquantaine, et il attend. Il n'a pas envie de repartir dans les
Douanes et d'y attendre sa retraite. Mais s'il le faut, il le refera
une fois de plus. Au public de trancher et d'affirmer l'évidence
: nous avons besoin de lui et de son travail de cinéaste. Sa trajectoire
étonnante valait bien qu'on la raconte et qu'on se mobilise en faveur
d'un vrai talent.
Michel Pascal.
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