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A 82
ans, le plus grand cinéaste suédois ne travaille plus pour le cinéma
même s'il a gardé une vitalité et une force de travail tout à fait
étonnantes. Il ne s'accorde plus désormais que quelques brefs tournages
pour la télévision ou des mises en scène de théâtre. Son film testament
comme réalisateur restera bien le sublime Fanny et Alexandre
sorti en l984, juste avant Après la répétition, tourné
pour le petit écran puis projeté en salles.
Il a donc laissé à
Liv Ullmann le soin d'adapter Infidèle, ( présenté en
compétition lors du dernier Festival de Cannes ) un scénario aussi
sombre qu'autobiobraphique sur les enfers de la vie conjugale selon
Bergman, un récit en trompe-l'œil directement inspiré de ce que
fut la relation entre le réalisateur et son actrice, épouse et égérie.
Il ne faut pas attendre très longtemps pour être bouleversé par
ce nouveau chef-d'œuvre, qui commence dans le saint des saints,
la propre maison du cinéaste, son refuge de l'île de Farö, rarement
ouvert aux visiteurs et aux regards extérieurs. Mais, là, scénario
oblige : Erland Josephson joue Bergman, et il est installé derrière
le vrai bureau du maître, tout près de la mer, pour entendre les
confessions et les douloureux souvenirs de Marianne. Tout se confond
donc très vite dans ce subtil jeu de miroirs, le passé et le présent,
les vivants et les morts, la réalité et la fiction à peine décalée,
pour nous entraîner dans les poisons de l'adultère et du désir,
les souffrances de l'amour et de la rupture, le déchirement des
adultes et des enfants, et l'affreux gâchis qui peut en découler.
Marianne vit une relation essentiellement physique avec son mari,
un célèbre chef d'orchestre. C'est le meilleur ami du couple, un
réalisateur de théâtre et de cinéma, qui va la séduire à l'occasion
d'un voyage à Paris, et devenir son amant. Le tout se déroule sous
les yeux d'Isabelle, petite fille de neuf ans, qui assiste impuissante,
à la destruction de la cellule familiale et aux innombrables et
violents affrontements des adultes qui l'entourent.
Le tout est raconté comme un long flash back, comme une séance d'analyse
de Bergman lui-même, qui tente d'écrire et de mettre en forme le
récit de ses souvenirs, à partir de quelques lettres et documents
rangés dans le tiroir de son bureau.
Pour son quatrième film, Liv Ullmann fait preuve d'une maîtrise
impressionnante, maniant les ellipses bergmaniennes comme les scènes
les plus dures avec une puissance digne de son mentor. La comédienne
choisie pour jouer Marianne, son double, fait elle-même partie de
la famille : il s'agit de la magnifique Lena Endre ( qui a eu la
malchance d'être éclipsée par Björk, mais qui méritait mille fois
le prix d'interprétation à Cannes ) que Bergman dirige actuellement
au théâtre dans Marie Stuart de Schiller. Il l'appelle son " stradivarius
" et affirme que c'est grâce à elle qu'il a trouvé l'inspiration
qui lui a permis d'écrire en six semaines seulement le scénario
d'Infidèle qui tournait dans sa tête depuis des années.
Le mari, Markus, est joué par Thomas Hanzon , l'amant David Bergman
par Krister Henriksson tandis que la petite fille Isabelle est interprétée
divinement par la jeune Michelle Gylemo, déchirante victime de la
folie des grands.
Cette nouvelle variation sur les éternels quatuors, mari-femme-amant-maîtresse
est, on l'a dit, sublimement écrite, jouée, mise en scène. Longtemps
après la projection, le spectateur est poursuivi par l'intensité
du drame qui s'est déroulé dans son implacable logique. On croyait
que Bergman avait déjà tout dit, tout raconté, dans son œuvre foisonnante
et multiple. Ce nouvel épisode vient compléter le plus passionnant
des puzzles du cinéma contemporain. Cela s'appelle le génie. Mais
il est ici partagé entre Liv Ullmann et Ingmar Bergman. Allez vite
voir les secrets enfouis des affaires de famille devenues les plus
célèbres du monde par la magie d'un artiste hors du commun.
Michel PASCAL
coups
de coeur précédents :
In The Mood for
Love
The Yards
La Route d'Eldorado
Dancer in the Dark
Au Nom d'Anna
Bread and Roses
La Captive, Woman
on Top, Virgin Suicides
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