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Etonnant
Ken Loach… Là où ses compatriotes succombent aux tentations et aux
sirènes d'Hollywood, lui résiste, avec sa rigueur, sa morale, sa
distance qui font la puissance de son cinéma. On a vu Stephen Frears
et même Danny Boyle aller récemment vendre leur âme aux majors pour
signer des films indignes de leur talent.
Alors
qu'il franchit l'Atlantique pour la première fois afin d'aller tourner
Bread and Roses en terre californienne, il reste fidèle
à ses priorités, ses engagements, sa vision sociale décapante et
humoristique. Présenté en sélection officielle au dernier Festival
de Cannes, le film raconte l'histoire d'une jeune mexicaine Maya
qui se résigne à abandonner sa mère et son pays pour rejoindre sa
sœur aînée installée à Los Angeles, Rosa.
L'arrivée
clandestine à la frontière est une première épopée en soi, et la
séquence d'ouverture bouleverse par sa fulgurance : versement de
l'argent au passeur, kidnapping de la jeune femme parce qu'il manque
quelques dollars, menace de viol, fuite. La terre d'accueil est
rude aux nouveaux venus qui doivent ruser et se battre pour gagner
leur ticket d'entrée.
Reste
le plus important : trouver du travail. Après un premier job comme
serveuse qui menaçait vite de virer à la prostitution, Maya finit
par se faire employer dans la même entreprise de nettoyage que sa
sœur Rosa. Elle découvre alors les rudes conditions de ces femmes
de ménage qui opèrent la nuit dans les buildings luxueux de Los
Angeles, dans des conditions impitoyables, celles qu'on impose à
tous les immigrés dont les papiers ne sont pas parfaitement en règle.
Maya ne sera pas comme Rosa : elle refuse de se soumettre et se
laisse convaincre très vite d'entrer dans la lutte syndicale, ce
qui marque le début de nouveaux tracas. Au bout, qu'y aura-t-il
? C'est tout le cheminement de cette femme belle et digne qui fait
le prix de Bread and Roses.
En
se penchant sur la communauté des " latinos ", Ken Loach égratigne,
griffe, cogne et balance de sacrés coups de canifs à la fausse quiétude
de l'american way of life. Il ne choisit pas la violence, ni les
émeutes, ni les effets de manche que l'on a vus souvent dans le
cinéma afro-américain, de Spike Lee à John Singleton. Comme dans
Raining Stones, ou plus récemment le superbe My name is
Joe , son discours est tissé d'éclats de rire et de moments
de peur, de portraits pris sur le vif, où les personnages sont montrés
dans leurs contradictions. Il n'y a pas de manichéisme chez Loach
: le syndicaliste qui va engager Maya dans son combat a lui-même
des comptes à rendre à ses patrons, et il ne doit perdre son temps
dans des luttes qui ne seraient pas payantes ou médiatiques. Chez
Ken Loach, comme chez Jean Renoir, " tout le monde a ses raisons
". Et le film met en pleine lumière les moindres nuances de chacun.
Jusqu'à
cette scène sublime, moment fort de ce beau film : la confrontation
des deux sœurs, et la révélation par Rosa à Maya de ses vraies "
méthodes " de survie, qui ne sont pas aussi brillantes que la naïve
Maya pouvait le croire. On touche là au cœur du dispositif loachien,
qui nous fait approcher par touches successives à la vérité vraie
d'un monde cruel, injuste aux faibles.
Mais
le tout emporte l'adhésion par une expression vibrante et musicale.
Ce n'est pas le désespoir qui règne dans Bread and Roses,c'est
vraiment la croyance en des jours meilleurs. On a d'ailleurs reproché
à tort au réalisateur un optimisme final qui n'est pas de mise aujourd'hui…
On ne pourrait conclure sans parler du formidable casting qui donne
toute sa chair à ce portrait des laissés pour compte, des petits,
des sans grade du nettoyage et de la prostitution : Pilar Padilla,
Adrien Brody, Elpidia Carrillo et tous les autres visages donnent
à Bread and Roses une émotion, une efficacité mélodramatique
qui submergent le spectateur le plus insensible.
( Sortie le 29 octobre )
Michel Pascal
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