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The Yards ou les Liens du Sang

Qu'on soit peintre, écrivain, ou cinéaste, l'éternel défi reste bien celui de refaire la même toile, de raconter la même intrigue, de filmer le même canevas pour faire surgir un nouveau tableau, un nouveau roman ou un chef-d'œuvre de l'écran. Faire du neuf avec du vieux, c'est le pari tenté et réussi par un jeune auteur américain remarqué il y a six ans avec un très prometteur premier film, James Gray et son fameux Little Odessa.

Le revoilà donc sur son terrain de prédilection, celui du thriller qui mêle le portrait de mœurs social et familial avec une intrigue à mi-chemin entre Le Parrain de Coppola et la tragédie grecque.

" The Yards " signifie " Les entrepôts ". C'est là, au cœur du Bronx, dans un univers souterrain de ténèbres et de ferraille, que se pratique la corruption au quotidien, mêlant les élus de New-York et " La Famille " ou plutôt les clans mafieux qui s'affrontent pour tirer les meilleurs profits possibles en se partageant le marché juteux des trains municipaux, à coup de surenchères et de pots-de-vin.

Tout commence par le retour au bercail du petit jeunot qui a tiré sa peine de prison sans balancer personne. C'est la règle du silence, la règle d'or. Leo l'a respectée à la lettre. En compensation, il n'aspire qu'à une chose : retourner dans sa famille pour se refaire une vie propre, prendre un nouveau départ, sans compromission ni violence. Mais sa famille n'est pas n'importe laquelle. Pour trouver du travail, il passe par son oncle par alliance, celui qui règne sur " Les Entrepôts " et leurs pratiques. En suivant le jeune Willie, son exécuteur des basses œuvres, Leo tombe sur un os : une banale opération de surveillance de sabotage à distance tourne au drame pour lui, et il se retrouve pourchassé pour meurtre. L'agneau innocent doit être sacrifié, car il est de nouveau un danger pour les loups qui rôdent…Leo ira au bout de son destin, se frayant son chemin dans la jungle, écoutant son cœur, son bon sens, ses élans, son courage, tiraillé en permanence par des choix cornéliens.

Le film s'ouvre sur les rails surgissant de la nuit, et on sent bien que Leo n'ira pas tout à fait dans la direction qu'il souhaite. Le sort va décider pour lui : il est prisonnier d'un clan, et il va devoir faire avec. Avec son visage buté, tétu, jeune et fier, Marc Wahlberg ( repéré déjà dans Boogie Nights) fait ici une composition éblouissante dans ses silences comme dans ses éclats. Tout est feutré dans ce film, même la violence quand elle surgit. La beauté des plans est fulgurante : la boîte de nuit au début, la scène de l'hopital où rôdent la mort et la peur dans une lumière verdâtre d'aquarium, ou cette interminable bagarre entre Willie et Leo suivie en travelling comme dans les grands mélos de Nicholas Ray.

Autour du jeune acteur, James Gray a peint de fortes figures, comme celle de Willie qui permet à Joaquim Phoenix d'être un fascinant ange du mal. Charlize Theron n'a jamais été aussi belle ni fatale que dans ce personnage d'amoureuse prisonnière. Et puis il y a les mères, jouées par Ellen Burstyn et Faye Dunaway avec une émotion et une subtilité rares. Elles donnent au film son ton lyrique et grave, sur fond d'inceste et de passion funèbre. Enfin, il y a James Caan, qui passe de Coppola à Gray avec un fabuleux panache. Il est tout simplement génial.

Oui, The Yards est la plus belle série noire de l'année au cinéma, et peut-être de la décennie, un fascinant tableau qui parle de sujets pleins de résonnances actuelles dans notre monde d'affaires et de scandales. Mais qui nous touche surtout au plus profond par sa beauté grave,son émotion pudique, son ton si personnel et si touchant, son intrigue implacable,sa mise en scène au cordeau. Une telle perle réalisée à 3O ans par quelqu'un qui n'en qu'à son second film, laisse augurer un bel avenir. James Gray n'a pas fini de nous étonner.

Michel PASCAL

coups de coeur précédents :
La Route d'Eldorado
Dancer in the Dark
Au Nom d'Anna
Bread and Roses
La Captive, Woman on Top, Virgin Suicides

 

 

The Yards

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