Rencontre avec Patrice Chéreau, réalisateur d'Intimité, Ours d'Or 2001

Patrice ChéreauAvec son dernier film, Patrice Chéreau (La Reine Margot, Ceux qui m'aiment prendront le train) a choqué les puritains américains à Sundance en janvier dernier. Le film s'était alors vu interdire aux mineurs et les festivaliers de Park City avaient du montrer patte blanche pour assister aux projections. Il a donc largement été question des scènes de sexe à Berlin où le réalisateur était présent en compétition officielle. Mais le cinéaste parle surtout de ses acteurs, avec lesquels, depuis le début de sa carrière au théâtre, il a toujours entretenu un rapport passionné.
Malgré le scandale, le travail de Chéreau a trouvé à Berlin une belle consécration puisque Intimité a remporté l'Ours d'Or et l'Ours d'Argent de la meilleure actrice (Kerry Fox).

Intimité

IntimitéLe film s'appelle Intimité alors il fallait bien qu'on montre l'intimité des personnages. Mais je ne tiens pas à m'appesantir sur les scènes de sexe. Il y a 35 minutes de sexe dans le film, mais cela ne fait pas tout le film. L'histoire du film, c'est deux personnes qui font l'amour avant toute autre chose, avant même de se parler. C'est leur manière de communiquer: ils font l'amour. Et j'avais envie de montrer comment cela peut être beau, mais aussi terrible quand on n e sait plus comment l'assumer. C'est toujours facile de commencer une histoire d'amour, mais très dur de la continuer, pour combien de temps, dans quelles conditions, et est-ce que l'on connaît jamais vraiment la personne avec laquelle on vit? C'étaient là quelques questions que j'avais envie d'aborder dans ce film.

L'Europe, l'Europe, l'Europe!

J'ai fait le film en anglais pour une bonne raison: en lisant la nouvelle de Hanif Kureshi, "Nightlight", j'ai tout de suite pensé que je tenais là une occasion merveilleuse de tourner à Londres. Je ne visais pas du tout le marché anglo-saxon en faisant ce film, j'avais juste envie de Londres, de ses rues si photogéniques. Et tout à coup j'ai pensé: "Mon dieu, ce serait encore plus beau de pouvoir travailler avec des acteurs anglais". Et je tiens à dire que Kerry Fox et Mark Rylan ont fait un travail fantastique, très courageux.

Patrice ChéreauC'est le premier film que j'ai tourné en anglais. Mais si je tombais sur une histoire allemande, je tournerais en Allemagne, parce que j'adore aussi l'Allemagne. J'ai eu aussi un projet sur un roman espagnol, et j'adorerais tourner en Espagne, car je parle aussi l'espagnol. Il y a longtemps de ça, j'ai travaillé pour l'Opéra en Italie et en Allemagne. Et j'adore travailler à l'étranger, apprendre des choses nouvelles, apprendre de mes acteurs et des mes actrices. J'ai adoré travailler sur Wagner et au théâtre en Allemagne. Je me sens capable de travailler dans n'importe quelle langue européenne et je me sens vraiment com me un réalisateur européen. Evidemment, ce serait parfait pour moi si la langue du cinéma européen était le français, mais malheureusement ce n'est pas le cas...

Amour toujours...

Je pense que le film dit qu'on peut aimer plusieurs personnes à la fois, et que le personnage principal aime deux personnes, et qu'il a l'intention de ne quitter ni l'une ni l'autre.

So british...

Patrice ChéreauOn me dit "C'est un film typiquement français tourné en Angleterre", simplement parce qu'on y voit deux personnes faire l'amour sans inhibition. Je ne pense pas que le sexe soit une sp&eacut e;cialité française, ni une marque de fabrique française pour le cinéma! Je crois que c'est un des clichés qu'on réserve à la France. Je pense que le problème du sexe, de l'amour, de comment faire l'amour, avec qui et combien de temps, est un vaste problème qui intéresse tout le monde. Je refuse d'être mis dans une catégorie "Film Français". La nouvelle dont est tiré le film parlait de deux personnes faisant l'amour dans un sous-sol londonien. Et quand je l'ai lue, j'ai pensé: "Mon dieu, quelle belle histoire anglaise!"

Le concept, siouplaît?

Intimité n'est pas un film à concept. Nous avons essayé d'utiliser plusieurs langages filmiques. P arfois le film est facile à suivre, parfois c'est plus abrupt, nous suivons le rythme du personnage principal. Parfois le film est très calme... J'aime l'idée qu'un film puisse être empreint de quiétude, et qu'une paix émerge des moments finals, au moment où l'on se dirige vers une résolution et que quelque chose doit être dit ou fait en guise de conclusion. C'est pourquoi le film va vers de plus en plus d'apaisement.

Claudia Choufleur

Patrice ChéreauKerry Fox est une très belle femme, une femme "vraie". Je ne voulais absolument pas d'acteurs arborant des plastiques parfaites pour les scènes physiques. Cela aurait été terrible d'avoir des beautés type mannequin. Il fallait quand même que l'identification aux personnages puisse se faire. On peut faire le film avec Claudia Schiffer, d'accord, mais cela sera vraiment très différent! Le fillm parle de gens "vrais", de gens auxquels on peut s'identifier. Et les scènes d'amour en sont d'autant plus émouvantes et vraies. Tout à coup, on voit le corps d'un homme de 40 ans et d'une femme de 35 ans. Leurs corps ne sont pas parfaits, mais ils sont si beaux, si émouvants à montrer. Ils sont vivants. Nous avons tourné les scènes d'amour dans leur continuité, et ce qui est beau à voir, c'est quand la peau s'échauffe et devient rouge, par exemple. Non pas que ce soit un détail jamais vu auparavant à l'écran, mais c'est la vie. Comme quand on voit les marques sur le dos de Kerry Fox dans la scène où il manque de la violer. C'est un détail beau et vrai. J'aurais vraiment détesté avoir des corps parfaits pour ce film. Moi-même, je n'ai pas un corps parfait; vous non plus...

Acteurs, je vous aime...

IntimitéIl faut guider, aider les acteurs. Il faut les protéger des dangers qui pourraient les guetter au détour de chaque scène. Ils peuvent se blesser, s'enfoncer trop profondément dans les douleurs et les peines de leurs personnages. Contrairement à ce qu'on croit, il ne s'agit pas d'une relation de pouvoir, mais d'amour. Il y a parfois une réelle intimité entre les acteurs et le réalisateur, et il faut que cette intimité existe, pour obtenir de beaux résultats. Mais pas seulement dans les scènes de sexe. Pour tout le film. Et d'ailleurs, il y avait peut-être plus d'intimité entre nou s à la fin du film, dans la scène finale par exemple. La dernière scène du film était difficile. Il fallait trouver le ton juste, l'équilibre, entre peine et quiétude. Et pour ça, il faut trouver une véritable relation d'intimité avec les acteurs...

Propos recueillis par Robin Gatto & Glenn Myrent


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