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"Pendant
la projection à Berlin, le public hurlait de rire" souligne
Catherine Breillat dans cette interview exclusive accordée
pendant la 51° Berlinale où son quatrième long-métrage,
A
ma soeur!, concourait en compétition officielle.
"Evidemment cela a un peu choqué les acteurs, qui ne
s'y attendaient pas du tout. Mais moi, je savais que le film pouvait
prêter à sourire et même à rire. Car c'est
une comédie. Une tragi-comédie". Une comédie
douce amère sur les amours de vacances, le déflorage,
la sororité avec une fin violente, inspirée d'un fait
divers, qui aura laissé le public berlinois pantois. Entretien
avec une réalisatrice qui n'a pas fini de plonger dans nos
fantasmes et dans nos peurs.
Que
représentent les festivals dans votre carrière?
Les
festivals sont très importants, surtout si votre film a été
sélectionné parce qu'il a été aimé.
Ce qui n'est pas toujours le cas. Il faut absolument avoir l'amour
du sélectionneur et de la personne qui va vous montrer. Parce
que si c'est juste pour chasser un autre film qu'on va montrer,
c'est terrible. Il ne faut pas y aller quand on n'est pas aimé.
Il faut donc avoir ce sentiment. J'étais allée avec
Romance à Rotterdam, parce que j'avais le sentiment
que Rotterdam aimait le film. Je pense que Berlin aimait A ma
soeur, donc dans ce cas, la compétition officielle, ça
ne se refuse pas. Sauf si on sait qu'on y va parce qu'on n'est pas
aimé. C'est un instinct. Les films sont fragiles. Ils sont
interactifs, mais ils ne peuvent plus changer. Mais le public est
interactif sur les films, donc la parole qui précède
le film va quand même drainer un public hostile ou pas au
film.
Moi,
j'ai beaucoup aimé le public, je le redoutais beaucoup. C'était
la première rencontre entre le film et le public, et leur
réaction m'a fascinée - parce que j'ai toujours dit
qu'il y avait un côté très sitcom dans le film,
ce sont des adolescents, il n'y a pas de langage très sophistiqué,
c'est un langage très simplet, et même, à la
limite, mièvre, mais contrairement aux sitcoms, il y a des
vrais sentiments. Donc il y a ces choses qui prêtent à
sourire sur des choses qu'on a tous connues, parce que la très
longue scène de séduction de pour arriver à
ses fins, finalement tous les garçons ont dit ces mots là,
se sont trouvés dans cette situation, et toutes les filles
aussi. Et avec le recul, les gens hurlent de rire, les gens hurlaient
de rire dans la salle. Ce qui évidemment choquait un peu
les acteurs.
Moi,
je savais que c'était un peu risible, parce que toute cette
émotion, tous ces sentiments, alors même que c'est
un mensonge manifeste, que c'est la trahison du discours amoureux,
c'est drôle, la comédie est toujours sur des choses
tragiques, donc c'est drôle. Et puis, à la fin du film,
les gens sortent verts, donc ils réinvestissent le film en
arrière, et tout ce qui était drôle devient
la violence qu'on ne décrypte pas, la violence ordinaire
de la vie. Tout d'un coup, cette scène de référence,
drôle parce que c'est quand même comique de se mettre
dans des situations aussi alambiquées alors qu'il serait
si simple de répondre au désir. Mais ce mélange
entre sentiments et désirs donne une situation compliquée,
avec des oui et des non ridicules. Mais en même temps, c'est
quand même le viol des sentiments du coeur, et c'est un viol
véritable, et la violence de la fin nous fait réaliser
ça. Mais il est très important que les spectateurs
rentrent dans le film totalement innocents. Donc il ne faut pas
que les journaux disent que le film est terrible! C'est une tragi-comédie,
voilà.
Comment
avez-vous pu garder cette forme d'équilibre pendant le tournage?
Je
fais confiance à la pensée. Je pense vraiment qu'on
est des ordinateurs incroyables, et la pensée inconsciente,
tout ce qu'on a en nous, tout ce qu'on enregistre est d'une lucidité
implacable, mais on est entièrement inhibé, donc tout
ce qu'on veut comprendre est pauvre, pitoyable, on ne sait pas mettre
les évènements à la suite des autres. Donc
sur un plateau, j'invente, figurez-vous. (rires)
C'est
à dire que je pense tout d'un coup que la scène que
j'ai écrite, je ne la comprends plus. Donc je la fais avec
une espèce d'instinct, je la fais avec les corps, avec la
matérialisation de ces corps. Le cinéma, ça
se fait avec de la chair, avec des instants, ça se fait aussi
avec le fait que je ne dois pas m'ennuyer! Donc réciter -
parce que les acteurs ne jouent pas, ils récitent les scènes
en plénoasme de ce qui est écrit - ça m'ennuie.
Je me dis, le cinéma c'est pour mettre de l'inverse, des
nuances. Donc tout d'un coup j'en mets. Tout d'un coup, Elena pleure.
Et elle est heureuse de pleurer. C'est une manière de culpabiliser
le garçon qui n'a l'air que de vouloir arriver à ses
fins. Et je dis à l'acteur: "Ce garçon, il faut
que tu le joues avec beaucoup d'amour, tu es amoureux. Ses paroles
sont des mensonges parce qu'elles s'évanouissent dans le
temps, mais au moment où il les prononce, il y croit lui-même,
ou il se convainc lui-même, parce qu'il a besoin de se convaincre
qu'il ne désire pas juste la sauter, mais qu'il est quand
même dans une entreprise un peu moins ordinaire. Il a besoin
de s'en convaincre, parce qu'on ne peut pas avoir le langage du
désir, il faut le transfigurer dans le langage amoureux.
Et le langage amoureux n'est pas un langage ordinaire, c'est un
langage sacré. Pour des choses un petit peu ordinaires, si
on utilise ce langage sacré, on crée quelque chose
de terrible, mais en toute innocence, parce qu'on croit au contraire
qu'on a plus de respect en parlant à une fille de sentiments
qu'en lui parlant d'un plaisir qu'on veut avoir - et qu'après
tout elle aussi veut avoir, parce que c'est un amour de vacances.
Mais il faut le faire comme si c'était un amour d'éternité
pour avoir le bénéfice d'un amour de vacances. Et
ça, c'est la société qui nous y induit, qui
veut ça, c'est la censure de la société sur
le désir qui fait qu'il faut le transfigurer.
Et
moi je fais ça sur le plateau, et je suis toujours très
étonnée de voir que quand on ne veut pas contrôler
sa pensée et qu'ont veu la rassembler pour dire "je
pense", on pense tout seul. Je peux pas dire "moi, je
pense" mais je peux dire "moi je suis traversé
par ma pensée" et à ce moment là, la pensée
va droit comme une flèche. C'est la pensée de l'inconscient,
elle est bien plus grande et bien plus amusante. Parce que je m'amuse,
je m'étonne moi-même! (rires)
Le
cinéma, c'est un petit peu comme les pièces d'Harold
Pinter. C'est ce qui n'est pas dans l'écriture...
Déjà,
quand on écrit, on ne dit pas qu'on improvise, on dit qu'on
écrit. Et il y a une chose extrèmement malencontreuse
qui vient de l'industrie américaine, où il faut dix
personnes pour écrire une pensée, alors après
cette pensée il faut évidemment la filmer de manière
conforme et filmer n'est qu'une formalité. Moi, je pense
que le premier acte c'est d'écrire. Quand on écrit,
on écrit quelque chose, mais c'est avant tout un canevas.
Il y a les paroles, les décors, on peut faire un plan de
travail. C'est un outil de travail. Mais les paroles, on les dit
jamais sur le ton des paroles, on les dit avec une humeur. Par exemple,
les scènes avec les deux soeurs sur le lit, c'était
écrit, c'est un règlement de compte, elles se disent
des choses terribles. A partir du moment où elles le disent
déjà avec les corps enlacés, avec cette complicité
charnelle, cet énorme corps d'Anaïs et les petites jambes
de sa soeur aînée, plus elles se disent des choses
terribles, plus elles rient, elles se souviennent malgré
tout de leur merveilleuse complicité. Et ça, je ne
l'avais pas écrit au scénario, c'est quand je les
ai vues que j'y ai pensé. Et puis il n'était pas prévu
que Roxanne ait ce peignoir à rayures, et j'ai trouvé
qu'il faisait comme un tableau. Mais c'est pareil, vous croyez qu'un
peintre fait un tableau sur le papier? Il ne sait pas ce qui va
jaillir de lui, il le fait. Et je pense que le cinéma c'est
ça, et qu'il faut faire confiance au cinéma. Le cinéma,
ça se fait au moment où ça se fait. Et si on
fait confiance à soi-même, on doit pouvoir avoir autant
d'inspiration, de droiture de la pensée que lorsqu'on écrit
ou qu'on parle. L'inconscient, c'est la rectitude de la pensée,
alors que la conscience c'est la peur, donc l'échec.
Je
pense que toute personne qui veut maîtriser, dominer sa pensée
doit la laisser agir et non pas l'assujettir. La pensée est
tellement plus forte que ce qu'on croit. Et je pense qu'il faut
la laisser agir, et dominer la peur de l'échec. Vouloir maîtriser,
c'est vouloir donner des preuves qu'on va faire. Il faut
aller à l'aventure, et je pense que l'aventure est toujours
réussie à condition qu'on n'ait pas peur de l'échec.
Ou du moins qu'on arrive à le mettre derrière soi.
C'est vrai que d'arriver sur le plateau le matin et de ne pas savoir
ce qu'on veut faire, de ne pas le savoir consciemment, c'est peut
être terrible. Mais moi je sais que quand j'arrive sur le
plateau, je deviens une autre personne. La personne ordinaire que
je suis se transfigure, est en face du danger - parce que filmer
est un danger- et que devant le danger on se transfigure. Il faut
avoir confiance en ce processus.
Quels
autres maîtres, metteurs en scène fréquentez
vous?
Oh,
il y en a beaucoup, quand même! Fritz Lang, Dreyer, Kazan,
Bergman, Antonioni, beaucoup de japonais, dont Oshima, j'adore le
cinéma japonais. Les derniers films asiatiques qui sont sortis
à Paris sont des merveilles, que ça soit In the
Mood for Love ou Le Chant de la Fidèle Chunhyang.
Quand on regarde ces films, on comprend que le cinéma c'est
à la fois de l'invention, de la rigueur, de la poésie,
du mystère. Le film de Claire Denis, Beau Travail,
ce n'est pas qu'un scénario, c'est un film qu'elle a inventé.
Comme elle n'avait pas de budget, de lumière, on lui a dit
de tourner en vidéo, mais elle, elle a compris dès
le départ qu'il fallait tourner en 35mm, et du coup elle
a fait la plus magnifique image 35 de ces dernières années,
sans lumière, mais avec la lumière de l'intelligence,
de la passion et de savoir qu'elle, Claire Denis, ne pouvait pas
faire quelque chose de médiocre, même si le budget
pour le faire était très médiocre.
Cette
année à Berlin, la clôture s'est faite avec
le film 2001 de Stanley Kubrick. L'avez-vous vu?
Oui,
je l'ai vu, Stanley Kubrick est un grand metteur en scène.
Le film m'avait beaucoup impressionnée, mais je ne m'en souviens
plus très bien, parce qu'à vrai dire je ne l'ai pas
revu. Donc j'ai des vagues impressions. Et des fois, on a des faux
souvenirs des films. Les deux films qui m'ont faite devenir cinéaste,
je les ai vus à l'école. A l'école, où
nous montrait des "grands films" et non pas des Walt Disney.
Donc au ciné-club de l'école, à 12/13 ans,
le premier film que j'ai vu c'est La Nuit des Forains de
Bergman, et le deuxième Viridiana. Et j'ai des images
extrèmement précises de Viridiana, de l'actrice
qui pour moi était une jeune fille. Et ça m'a beaucoup
influencée, et en même temps ce ne sont pas tout à
fait les images du film, puisque cette jeune fille, c'est quand
même une femme de trente ans. Donc je dirais que les grands
maîtres vous donnent en plus la liberté de l'imaginaire,
parce que leurs films véhiculent des mythes très puissants,
je pense que le cinéma véhicule du mythe. L'image,
c'est presque rien, c'est toute l'émotion, tout l'imaginaire
dans lequel ça vous transporte, et c'est en ça que
le cinéma vous donne vraiment quelque chose et de la liberté.
Alors qu'avec un hélicoptère, un mec qui court et
des explosions, quelle liberté, quel imaginaire on a? Aucun.
Entretien
réalisé par Philip Bergson et Glenn Myrent
Propos retranscrits par Robin Gatto
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